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Le difficile métier de vivre

21 février 2010
Année C : 1er dimanche du Carême
Luc 4, 1-13

« Il fut conduit par l’Esprit à travers le désert où, pendant quarante jours, il faut mis à l’épreuve par le démon. » (v.1-2)

Permettez-moi de parler un peu de moi. Quand le réveil sonne à 5 h, j’ai un moment d’hésitation: dois-je éteindre la sonnerie et continuer à dormir, ou me lever et faire les 30 minutes d’exercices physiques prévues. Finalement, je me lève. Après le petit déjeuner, c’est le temps de quitter la maison pour le travail. Je me dépêche de prendre l’autobus à l’heure convenue. Me voici en train de lire bien assis un document important, quand une personne d’un certain âge monte dans le bus bondé. Personne ne bouge. D’un bond je me lève, désigne mon siège. Tant pis pour le document important!

Me voilà maintenant à mon lieu de travail. C’est le temps de planifier ma journée et d’examiner les tâches de l’équipe de travail. Mais voilà que quelqu’un demande une rencontre pour parler de ses problèmes familiaux. Perte de temps, puisque non relié à mes responsabilités, et donc ne m’aidera pas dans ma carrière, pensais-je un moment. Mais c’est un être humain, et n’ai-je pas dit que je cherche à rendre le monde un peu meilleur? Alors je passerai une heure à écouter. Plus tard, je rencontre un analyste fier de me remettre son rapport. En lisant ce dernier, je me rends compte de la pauvreté du document. Comment dois-je réagir! Dire que c’est infect, qu’il ne sait pas travailler? Je décide de mettre mon chapeau de coach, de lui poser de multiples questions sur son document et l’amène à découvrir tout ce qui manque à son rapport. La journée s’étire. C’est le temps de compléter une évaluation de rendement pour un employé. Les superviseurs précédents ont tous dit que l’employé rencontrait les attentes, mais je sais que c’était pour éviter les problèmes: obligation de dire des choses difficiles, de rencontrer les ressources humaines, le syndicat et mon propre superviseur. Je prends une décision: je dirai la vérité et ferai face à la tempête, dans l’espoir d’aider l’employé à affronter la réalité et à améliorer l’atmosphère dans l’entreprise. C’est enfin l’heure de quitter le travail. On m’attend à la brasserie du coin, car des copains veulent prendre une bonne bière et une pointe de pizza, question d’avoir du bon temps. Mais non, je rentrerai directement à la maison, car ma conjointe m’attend. Le repas terminé, je pense au journal non encore lu. Mais ma conjointe a eu une journée difficile et a besoin de me parler. C’est ainsi que le journal sera pour un autre jour, puisque l’heure est venue de me mettre au lit si je veux pouvoir me lever à 5 h. Voilà ma journée! Combien de choix ai-je dû faire, pensez-vous? Et dans nos journées, combien de choix faisons-nous? C’est cela le difficile métier de vivre.

Cette histoire peut sembler loin du récit de l’évangile de jour, mais elle ne l’est pas du tout. Il s’agit de ce qu’on appelle traditionnellement du récit des tentations de Jésus. Selon la perception populaire, Jésus y est vu comme un héros qui repousse sans hésitation les sollicitations du diable. Mais à ce moment on manque l’essentiel du récit: Jésus à vécu toute la liste de nos tentations, et a donc été obligé tout au cours de sa vie de faire des centaines de choix, comme moi, comme nous. Regardons de plus près.

Jésus vient de vivre le choc d’une expérience religieuse lors de son baptême au Jourdain. Il a découvert qu’il est aimé d’une manière unique par Dieu, qu’il a une mission spéciale. Alors il sent le besoin de s’isoler pour faire le point. L’évangile parle de quarante jours à jeun au désert. Le jeûne s’explique dans un contexte de préparation à une mission, le chiffre quarante exprime dans l’Antiquité le temps nécessaire à la maturation de la vie et le désert fait référence à ce qu’a dû vivre le peuple juif lorsqu’il a quitté l’Égypte pour la terre promise, ses tentations de retourner en arrière, son ébranlement dans sa foi en Moïse et en Dieu. À sa manière, Jésus a vécu tout cela.

Tout d’abord, le mot «diable» chez les Grecs représente ce bâton qu’on met dans les roues pour arrêter le char. Il représente donc les obstacles à une mission, et c’est pourquoi je préfère traduire le mot par «désirs contraires à la mission». Les trois tentations peuvent se résumer ainsi: si vraiment tu es un homme habité par Dieu, centre ta prière sur tes besoins physiques essentiels, reconnaît ton besoin d’être important, et donc cède complètement à ton désir de tout contrôler et d’être célèbre, enfin demande à Dieu d’être comme Lui et d’échapper à la souffrance et à la mort. Nous connaissons la réponse de l’évangile basée sur l’Ancien Testament: l’être humain a besoin plus que de pain, il a besoin d’aimer et d’être aimé, et il a besoin de rechercher le sens ultime de la vie; Dieu seul est un absolu, et donc l’être humain doit demeurer libre par rapport à tout le reste; nous ne pouvons contrôler Dieu et l’obliger à nous éviter d’être humain, en particulier à faire face à notre mort. Tous les choix de Jésus ont été en ce sens. Il a vécu ce que nous vivons. La bonne nouvelle! La force qu’il a développée à travers ses multiples choix, il nous le rend disponible aujourd’hui afin que le difficile métier de vivre donne naissance à l’être humain renouvelé. Le secret ? Il suffit simplement de s’ouvrir à l’Esprit qui parle déjà au fond de nous.

André GILBERT
Gatineau

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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine

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