
23 janvier 2011
Année A : 3e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 4, 12–23
« Sur ceux qui habitaient dans le pays de l’ombre et de la mort, une lumière s’est levée. » (v.16b)
Jésus est à un tournant. Et encore une fois il se retire, comme il le fera chaque fois qu’il faudra choisir et décider. Il rentre en Galilée, à Capharnaüm, le carrefour des païens, la route vers la mer. Devant Jésus, un espace est ouvert, libre, depuis l’arrestation du Baptiste. Que faire? Prendre la place de Jean, continuer avec ses disciples? Il a beaucoup choisi et décidé en peu de temps, Jésus. Jusqu’à maintenant cela a fait de lui un homme pour Dieu. Encore choisir? Encore opter? Et aussi encore sacrifier et perdre? Mais il ne peut en rester là, dans la séduisante variabilité de toutes les possibilités, dans une sorte de disponibilité aux événements. Cela voudrait dire: rester dans le vague, dans l’incertain aux regards et à l’égard des autres. Non. Il faut trancher. Il a été – il est et demeure – l’homme pour Dieu. Il faut maintenant décider d’être aussi l’homme pour les autres. Malgré les risques, les improbabilités, les échecs annoncés tout autant que les réussites.
À Capharnaüm, carrefour des peuples, des païens surtout, avec cette route vers la mer, chemin ouvert vers tous les horizons, Jésus décide. Il reprend la mission laissée libre par l’arrestation de Jean. Il portera la Parole. Autrement que Jean. Parole autre aussi. Dans le pays de l’ombre, il sera la lumière qui lève. Grande lumière? Pas tout de suite. D’abord la lumière de la simple bonté, de la sympathie avec l’ombre des autres, de l’attention aux autres en leurs peines comme en leurs joies. Humble lumière qui risque tant de n’être pas aperçue, mais quand même lumière intense et forte. Bientôt, il gravira la montagne et clamera à tous les horizons: Heureux, bienheureux les pauvres de cœur, les affamés de justice, les souffrants, les cœurs droits qui ne craignent pas l’adversité jusqu’à la persécution.
Au pays de l’ombre, une lumière s’est levée. Dans l’acte humble et difficile de décider, de choisir, sans regarder aux inévitables obstacles et possibles périls. En toute liberté, en toute droiture de conscience, appuyé sur une espérance, sur une confiance en ce Dieu qu’il appelle «Père». Mais aussi dans tout le réalisme, lucide et ambigu, d’une décision prise par un homme en des situations et circonstances humaines. Une seule chose importe désormais, et qu’il faut accomplir et assurer: l’annonce de l’évangile qui doit résonner aux oreilles et aux cœurs de ceux qui savent entendre comme une Bonne Nouvelle. Il faut l’assurer cette proclamation, lui donner des ouvriers, lui permettre un avenir. Jésus choisit et appelle des disciples. Ses premiers disciples. Ceux qui, avec lui, partageront la tâche. Ceux qui donneront vie à sa mémoire, prolongeront et transmettront son appel. La lumière s’est levée, mais les ombres ne sont pas à jamais abolies. Il ne faut pas pour autant empêcher la lumière d’élargir sa trouée.
Et nous voici, nous, tous et toutes, à un relais de cette annonce. Devant cet homme qui a osé le choix et la mission. Qui a espéré, fait confiance, en remettant à Dieu les conséquences d’une décision qui s’imposait à un tournant de sa vie, aux carrefours des situations humaines. Nous voici, non pas devant le souvenir d’un appel lancé à quelques pêcheurs de Galilée qui ont laissé là leurs filets et leurs barques pour le suivre, mais au cœur de cet appel, au relais de cet appel.
Appel à sa suite, comme tant d’autres après lui et avant nous, à continuer la mission, à porter la parole dans la plus simple humilité de nos vies, de nos gestes qui risquent d’être perçus comme témoignage d’une lumière qui peut assez éclairer pour qu’il soit possible d’apercevoir un sens. Appel à oser, à risquer des choix, aux tournants et aux carrefours de nos vies. Des choix qu’on veut libres, lucides, mais qui ne sont pas pour autant tout d’un coup assurés, promis à un avenir - mais ils sont appuyés sur une confiance qui les rend possibles.
Au milieu d’un monde avec ses clartés comme avec ses bancs d’ombres et de brouillards, nous risquons la vie, une vie appuyée sur la sienne, sur sa parole. Nous avons entendu et vu ce qu’il a dit, qui il a été et ne cesse jamais d’être. Nous sommes au relais de cette lumière qui un jour s’est levée au pays de l’ombre, cette lumière qu’il a été et qu’il nous invite à faire encore grandir.
Yvon-D. GÉLINAS
Ottawa
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine
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